Hé m’dame !

Quand on naît artiste et fauché, la condition sine qua non pour se faire connaître est de jouer à tout prix ! si tenté que le zéro livré à lui-même soit une valeur, se donner à défaut de se vendre, telle est la mission.

C’est le lot du créateur de dépenser sa santé et ses deniers, tout en faisant attention de ne pas accélérer le décompte d’une vie basée sur un hypothétique coup de poker.

Quand on a la prétention d’être plus imaginatif que la moyenne, il faut se montrer sous son meilleur jour avec fierté et dignité, quels que soient l’endroit et la situation.

Mais avant d’atteindre l’auditoire, il y a des centaines de courriers et supports audio à envoyer aux quatre coins de l’hexagone avec les meilleures formules pour séduire les programmateurs…

Lors des premiers envois, une MJC de la banlieue parisienne, intriguée par notre musique, nous proposa de partager un festival avec d’autres groupes. Le spectacle se déroulait l’après-midi sur un terrain de sport, au cœur d’une impressionnante forteresse d’immeubles, aux balcons parsemés de paraboles.

Sans tirer une conclusion hâtive, l’idée de ne pas être à notre place nous traversa l’esprit, surtout après avoir entendu les balances des autres participants qui affichaient à la grande majorité, un style rap.

Une ½ heure avant la représentation, la pelouse se trouva investie par un important public au teint  naturellement baigné de soleil.

Bien que les deux premiers groupes aient conforté les spectateurs dans leurs attentes, notre apparition sur scène jeta un froid…

Une partie de l’assemblée se rendit à la buvette, l’autre forma de petits groupes éloignés et le reste discutait sans nous jeter le moindre regard.

Par cet effet d’exclusion, Ils croyaient peut être atteindre nos nobles sentiments, mais c’est avec une volonté décuplée que nos premières notes les encerclèrent.

Dérangés par notre détermination, Ils cherchèrent à nous déstabiliser par d’incessantes huées répétées du genre « à poil, aux chiottes ! A poil, aux chiottes ! » Si Céreyna les avait pris au mot, mais que diable aurait-elle fait une fois dénudée devant les toilettes, je vous le demande un peu, tout ceci manquait de précisions.

Sur la deuxième chanson, exaspérés par notre aisance, ils passèrent de la protestation à la belligérance en nous canardant de canettes métalliques, mais rien n’y faisait, sainte Audace nous poussait à ne pas abdiquer. C’est dans un tumulte invraisemblable que la courageuse Céreyna présenta la troisième chanson « Jouhéla », un titre sur l’adoption d‘un petit africain.

Dès les premières mesures, les âmes belliqueuses perdirent de leur vigueur et les brailleux se turent peu à peu. En quelques phrases touchantes, la situation s’était métamorphosée et les exilés du bout du stade revenaient doucettement. « Jouhéla » tira sa révérence sous une pluie d’applaudissements.

A partir de ce moment là, le concert prit une tournure inespérée et puisque nous étions devenus plus que supportables, nous avons même rajouté au final, les 2 premières victimes de notre récital qui rencontrèrent, cette fois, un étonnant succès.

Habituellement sur ce genre de spectacle, il faut attendre que le dernier artiste soit passé pour approcher les véhicules afin de charger, mais là, sans hurler « hé, porteur ! » le matériel traversa le stade dans la pure tradition des caravanes antiques, les convoyeurs étaient si nombreux, que nos charges propres se réduisaient en vêtements imbibés d’une généreuse sueur . Ce surprenant épisode se termina par une série de dédicaces au cul du camion, on signa des affiches, des pochettes CD, des tee-shirts, des casquettes et même directement sur la peau. Au moment de prendre congé, un retardataire haut comme une guitare accourut vers la chanteuse : « Hé m’dame, m’dame, tu m’fais un autographe ! ». 

« Comment t ‘appelles-tu bonhomme ? »  Avec l’humour et le sourire du grand Louis Amstrong, il s’esclaffa « vas-y moi c’est Jouhéla ! ». 

 

Psychose

Halloween n’est-elle pas une fête gaie et amusante, pour certain le doute n’est pas de mise, pour d’autres, par contre, c’est une infâme ignominie et NAGAKANAYA, avec sa chanson « Trottoirs d’Halloween », a constaté d’une façon peu banale cette confrontation d’idées.

Lors d’une soirée, 300 convives étaient installés en U dans le style des banquets du  Moyen-Age et nous avions suspendu dans la partie centrale un énorme ballon de 1 mètre de diamètre rempli à bloc de confettis ; l’opération consistait pour Céreyna, de crever la baudruche avec un  couteau de boucher...

Ce soir là, « Trottoirs d’Halloween » clôturait notre récital. Au moment du solo, la chanteuse empoigna son arme et se dirigea, affublée d’un costume de sorcière, vers son crime, son œil menaçant, longeant tous les regards, semblait bien être pris au second degré.

La lame allait atteindre sa cible quand, tout à coup, une vieille hystérique attrapa violemment la main tueuse pour la désarmer. Céreyna en grande professionnelle, sans renoncer à la crevaison, ne pensa qu’à  une chose interpréter les derniers complet et refrain. Elle avait toutes les peines à approcher le micro de ses lèvres tant l’affrontement s’endurcissait, mais elle chantait…

« Quelle honte ! quelle honte » hurlait grand-mère qui tordait dans tous les sens le bras de notre sorcière favorite. Sans se rendre compte, cette ravagée nous passa en revue toutes les danses barbares du 20ème siècle qu’elle haïssait forcément. Malgré tout dans l’ivresse de la lutte, elle lâcha prise et se retrouva au sol. L’instant d’après la chanson se terminait et les confettis libérés éclaboussaient un public doublement ravi. Et c’est dans un brouhaha de folie que notre serpillière (prête un peu trop en avance) se releva, avec une rage toute neuve elle se remit à pester son indignation, dans un vocabulaire que personne ne regretta d’avoir entendu...

Les imprévus du spectacle ont quelquefois des antécédents prestigieux : Charlot dans le cirque avait sa bourrique, nous aussi, mais pour un soir seulement !

 

Hair

Aujourd’hui, la mode est à la coupe réglementaire, courte et bien dégagée au-dessus des oreilles, voire au-dessus de la tête, ce qui a réduit considérablement le terrain de jeux des parasites et apaisé les biens pensants qui,  dans un passé proche,  ont signifié un mépris certain pour les cheveux longs,  synonyme de crasse et de musique de sauvages,  je vous laisse méditer là-dessus...

Mais voilà, les plus dignes musiciens des années tifs sont encore en activité et sauf calvities, leurs tignasses les accompagnent toujours...

La résistance ne s’arrête pas là,  elle séduit aussi d’irréductibles nostalgiques mais pas seulement. En 2000, un de nos albums avait atterri dans un bar de province branché années 70 - 80,  sa diffusion dans l’établissement a dû plaire car les associations, opérants dans les parages, organisèrent un concert spécialement pour nous…

Et quel étonnement fut le nôtre en voyant devant la superbe scène qu’on nous avait montés une nuée de chevelus de tous âges, pas de doute nous étions sur une terre fertile où le psy du coin a le coiffeur comme client. Apparemment ces gens là ne reniaient pas leur passé en vendant leurs vinyls sur les brocantes, bien au contraire, même leurs jeunes pousses aux tonsures copieusement garnies avaient piqué au truc. Pour preuve,  se moquant du dernier coup de peigne parental, tous les gamins,  alignés en bord de scène, tels les feux de la rampe, faisaient danser leurs cheveux. Les anciens, en arrière, se contentaient d’un sautillement réservé, ils approuvaient, ça va sans dire, l’attitude de leurs progénitures. Soucieux de satisfaire, au-delà de leur espérance, on excita crescendo la nouvelle génération à coup de riffles saignants ; cette démarche énergique entraîna une véritable panique dans les mises en plis. On ne pouvait s’empêcher de trouver ce gigantesque plumeau fou des plus hilarant. Lors des rappels, cette curiosité du jour atteint des sommets dans l’excitation, allant jusqu’à la déroute des rouflaquettes, anglaises, tresses et autres frisures.

Ce soir là, pour venir écouter naga, même les crânes arides se sont conformés à l’étiquette en mettant leurs perruques comme il y a trois siècles pour aller voir s’empiffrer louis XIV, spectacle nettement moins rock n roll !

 

Les feux de brousse

Si vous croyez que Naga, en missionnaire du rock n roll, a enflammé l’Afrique et bien vous vous trompez complètement, même si nous caressons l’idée d’y aller un jour, cette nouvelle histoire se passe dans la Bretagne profonde…

Le décor : une place de village garnie d’une scène, des autochtones curieusement amateurs de bonne musique et surtout un barman découvrant la tendinite, la main rivée sur la pompe à bière, douleur largement compensée par un infatigable tiroir caisse.

Notre prestation, ce jour là, était double, début et fin de soirée ; au second passage, nous jouions Body Building, un titre évoquant les rondeurs musculaires sur fond de rock péplum. Céreyna raffole de ces chansons à thème qui permettent de faire monter un fan sur la scène et il est plus drôle pour tout le monde d’en avoir un avec le marcel peu encombré par les roberts de Monsieur Univers. Dans le cas présent, allions-nous nous contenter d’un modèle habituel et bien non, mais de cinq, en l’occurrence des siffleurs de mousses de première, ils tenaient debout on se demande encore comment ! Et pourtant, disciplinés, bien alignés et sans aucune gène, nos athlètes d’un soir firent tomber un à un leurs vêtements pour se retrouver en tenu d’Adam.  Heureusement pour la bien séance, le slip a remplacé cette feuille de vigne si difficile à retenir quand on a les bras occupés à trouver la position idéale pour gonfler l’original. (une pensée pour l’inventeur de l’élastique ne serait pas de trop !)

La chanson s’écoula dans une ambiance des plus sympathiques et nos héros ont parfaitement joué le jeu pour notre plus grand bonheur. Puis le morceau terminé, on entendit au milieu des applaudissements clamer « les feux de brousse, les feux de brousse » bientôt cette phrase contamina le public tout entier « les feux de brousse, les feux de brousse » mais de quoi parlait la foule ! on ne tarda pas à le savoir. Nos hercules, eux parfaitement au courant, saisirent chacun un briquet, puis descendirent leur slip ras du sexe, pour finalement s’immoler la touffe sous les « ouais » de la foule. Ensuite ils remirent leurs vêtements, nous remercièrent et sortirent en prenant garde de ne pas marcher sur les câbles.

Si cette tradition rurale nous avait été dévoilée en hiver, on aurait pu se chauffer autour du poil !!!

 

Ma première

Cet évènement inaugural se situe dans mon enfance entre la tombée des couches et la montée des boutons.

Dans le jardin de mes grands-parents franciliens j’avais monté une scène avec 4 casiers à bouteilles, une porte et pour le rideau 3 manches à balais avec un drap miteux.

Les tickets étaient réalisés dans le papier d’emballage d’une société réputée pour son chocolat collant à déboîter les dentiers, raison pour laquelle mes aïeux  n’en consommaient plus puisque leurs palais, fatigués, s’étaient transformés en désert aménagé.

Mon one man show, quant à lui, comportait quelques drôleries puisées dans l’almanach Vermot, d’un extrait de l’Avare avec différents personnages, d’un menuet de Mozart à la flûte et d’une imitation de Gene Kelly.

L’affiche, sur le portail, annonçait le très justifiable prix de 1 franc l’entrée et le début des festivités à 16 h, 30 minutes plus tard la gratuité faisait son apparition, pire encore, à 17 h je dépeuplais le pécher pour offrir ses fruits aux courageux, à 17 h 30, comme une âme en peine sur le trottoir avec mon plateau dans les mains, un miracle se produisit. Exceptionnellement une mère embarrassée avait un besoin urgent de faire garder son jeune fils par un membre de sa famille qui se trouvait être le voisin ;  mais ce dernier étant absent, je vous laisse deviner la suite.

Oh  quelle acquisition j’avais fait là ! mon premier client. Il avait le sourire d’un niais à faire le bonheur des escrocs…

L’idée que je me faisais à son égard se confirma lors de ma prestation, les trois premières parties, il les passa le nez dans le plat. A voir cette gourde se goinfrer de fruits à moitié murs, j’ai eu soudain l’envie de le voir attraper une respectable chiasse.

A l’entame de « singing in the rain » éclata un de ces orages de juillet qui nous envoya jouer aux cartes dans le salon et entre deux batailles, par la fenêtre, je vis, sous le poids de l’eau, le rideau accompagné de ses trois manches s’effondrer.

Comme lot de consolation on peut dire que j’avais involontairement cassé la baraque ! 

Le recrutement

 En 20 ans de recrutement, vous vous doutez bien qu’on en a vu des vertes et des pas mures et même des rouges et des blettes !

Ne comptez pas sur moi, sous prétexte de faire de l’épate, d’inventer des batteurs culs-de-jatte, des trompettistes sous oxygène, des guitaristes manchots ou des chanteurs muets. Par contre les sourds, eux, sont bien réels et ils font partie des comités d’écoute des maisons de disques.

Comme dans les agences matrimoniales, le recrutement commence toujours par l’inévitable petite annonce dépeignant généralement des valeurs plus qu’abusives ; si la demande est souvent exagérée, les réponses, elles, atteignent des sommets mensongers, humiliant même les bombeurs de torses de tous poils. Et c’est dans cette ambiance de méga stars des bacs à sable que les rencontres se font et ça commence comme ça.

Exemple : le postulant te serre la pogne et sans te laisser le temps de prononcer le moindre mot, il t’étale ses références…

« salut, je suis du schnock batteur, j’ai eu comme prof Tom Baguette, tu connais certainement ! »

bec fermé tu fais « hum »

« ma batterie c’est une peau claire de chez Charles Cymbale, tu vois laquelle c’est ! »

« hum » 

« j’ai joué dans les grosses pédales, les caisses basses et dernièrement dans les splash, t’as dû en entendre parler ! »

Là tu en as marre et tu dis sèchement «  non ! » ça calme.

Puis vient le moment du test. Le batteur en fait trop, tu te cherches, il n’en fait pas assez, tu t’ennuies, il joue à coté, tu te paumes, il joue juste, tu t’inquiètes, oui, car les perles se font rares et les moments de parfaites cohésions durent trop peu, surtout dans un monde où l’instabilité des groupes fait légion ; construire, reconstruire, telle est la devise mais il en faut plus pour atteindre l’inébranlable foi des deux membres fondateurs de nagakanaya.

Dans l’inventaire des prétendants que j’ai vu passer, il y eut ce batteur qui n’avait pas de batterie et qui nous consultait pour en acheter une « ben voyons ! » ; cet autre qui demandait à sa copine l’autorisation de jouer « comme c’est mignon ! » ; ce bidasse qui faisait le mur pour répéter et qui se trouvait au mitard lors des concerts « très commode ! » ; ce bassiste taciturne, comme souvent dans cette catégorie, qui masquait son arthrite par des artifices grossiers « il faut vous soigner mon ami ! » ; ce duo slip et caleçon respectivement bassiste et batteur, inséparable et complètement ingérable « sans commentaire ! » ; ce chanteur, qui au son de quelques applaudissements, se voyait déjà rayonner sur toute la planète, il nous quitta dès sa première prestation et aux dernières nouvelles, il œuvrait dans la dératisation « ah je ris de me voir si beau dans ce tiroir ! » ; cette prétentieuse, aussi haute que large, qui estimait son talent au niveau des chanteuses noires américaines, constatations faites, notre honnête évaluation a  fait fuir cette capricieuse « elle court encore ! » et que dire de ce chanteur grand, blond, frisé, tout de cuir vêtu, bonne voix et imitateur à l’occasion, bref de quoi nous emballer… Seulement voilà, il ne pouvait pas se déplacer sans ses deux frères avec qui il vivait. Deux déchets, laids, nabots et soûlards. L’un portait un éternel costume rayé à faire pâlir le gangster des années 30, en ne se lavant jamais les cheveux, il avait mis au point un subtil système économique en n’investissant pas dans la gomina. L’autre plus propre, il faut le dire, dénotait par son manque de doigts il ne lui restait plus que le pouce et l’auriculaire de la main droite, comme il s’ennuyait pendant les répétitions, il lui prit l’envie de rouler mes cigarettes, cette périlleuse opération faisait découvrir à mon tabac le plaisir de voler et à moi celui de le ramasser.

Un soir de séance studio, notre nouveau ténor arriva redessiné par Tex Avery, les vêtements lacérés de toutes parts en proportion surréaliste devant nos visages stupéfaits, il prononça ces simples mots « problème de famille ! » pour compléter le tableau ces deux larrons, en état d’ébriété, s’écroulèrent dans la batterie sous le regard assassin de son propriétaire. Ce regrettable épisode clôtura notre collaboration et nous propulsa vers une autre expérience beaucoup plus reposante et profitable surtout pour moi : Céreyna.

 

Les planches

La maîtresse du producteur est canon, sophistiquée, coûteuse, inintéressante et pour le reste restons polis. Celle de l’artiste peut être grande, petite, habillée ou nue, des beaux quartiers ou des sombres faubourgs, sans cesse différente, sans cesse motivante, sans cesse vibrante, on l’appelle la scène… Inutile d’être 13 pour la rendre vivante, une simple lueur de génie suffit quelquefois à remplir bien des espaces et du génie, il faut parfois en avoir en urgence car ce bel endroit surélevé recèle parfois des surprises de taille avec lesquelles il faut s’adapter. En effet, les organisateurs de concerts inconscients ou irresponsables, allez savoir, dans leurs grandes prévoyances, se chargent de nous préparer le terrain et en général ils y mettent tout leur cœur, même si pour cette raison ils ne méritent pas la critique, il faut bien constater quelques manques de premiers ordres. Oublions les affiches ringardes, les sonos de rues ou les guirlandes éclairantes et penchons-nous sur le praticable. Quand l’organisateur peut disposer d’une salle avec scène, bien des soucis s’évanouissent, mais dans le cas contraire voici pourquoi nous arrivons deux heures en avance.

 

1er catégorie à  Le trottoir.

 

Faiblement élevé, peu profond mais très large, combien de fois nous nous sommes étalés sur ce refuge à crottes de chiens, arrosé quelquefois par la seule boisson non-alcoolisée en Bretagne : la pluie et pourtant sur ce territoire hostile, nous en avons eu du succès et fait des rencontres prometteuses, comme quoi.

 

2ème catégorie à La remorque du cultivateur.

 

Haute, un peu plus profonde mais pas très large, en acier rouillé ou en bois vermoulu, le tout accompagné d’un fort parfum que les citadins portent rarement, on se demande pourquoi ! Un jour, dans un village en espalier, une de ces carrioles se trouvait collée le long du mur de terrasse où l'église se posait. Le véhicule faisait 4 m de long et avait le fond en trémie, oui oui en trémie, nous étions atterrés, c’était l’endroit pour l’être. Heureusement quelques âmes de bonne volonté réglèrent cette aberration en y plaçant un sol plan. Il restait le problème des dimensions ridicules, nous adaptions donc la solution suivante : la basse batterie sur le plancher fraîchement posé, Céreyna et ses décors au-dessus du mur à droite et moi à gauche. Pour agrémenter cette installation étirée, on plaça une nuée d’éclairage sur la scène, sur l’église et son tour arboré. Ce son et lumière « rock » improvisé fit sensation auprès de la population si bien qu’une fois le matériel rangé, on nous invita dans un restaurant 3 étoiles où nous fîmes, sous l’œil de quelques couches-tard, un inoubliable gueuleton. Pour clôturer cette journée, un cuistot en toque est venu, au dessert, nous pousser la chansonnette et je sus à ce moment précis en quoi le canard que nous avions mangé s ’était réincarné…

 

3ème catégorie à La semi-remorque.

 

C’est un type de scène extrêmement employé hormis sa profondeur un peu juste, cet ensemble ouvert à tout pour nous rendre la vie facile, pourtant un critère de désagrément est à souligner : quand le routier apporte la remorque, il ne se soucie guère de la conformité du terrain, il la pose et se retire. Alors vous arrivez et vous constatez que la semi-remorque n’est pas de niveau ; si c’est dans le sens de la longueur, il y a une manivelle pour l’équilibrer, mais si c’est en largeur alors là catastrophe. Si l’orchestre du Titanic s’en est parfaitement accommodé, il faut noter qu’il n’avait pas de matériel à roulettes.

Dans une ambiance que l’on adore, lors d’un rassemblement de motards, notre plateau intérimaire se trouvait dans un champ fortement pentu. En bon agent de maintenance, niveau en main, manches retroussées, je tournais, tournais et retournais interminablement la manivelle. Je n’y comprenais rien ! la bulle du niveau ne bougeait plus. En fait, les roues stabilisatrices ne touchaient plus le sol et la tête de la remorque reposait sur la terre, la ligne horizontale n’était pas impeccable mais jouable. Une heure plus tard, une pluie torrentielle s’abattit longuement, ce qui détrempa le terrain favorisant l’ajustage définitif de notre plateau. L’averse passée, nos chevaliers du macadam sortirent de leurs tentes et vinrent passer avec nous un mémorable moment.

Je pense que le lendemain, c’est avec une joie d’une extrême retenue que le routier a déterré sa compagne.

Pour finir sur le sujet, en tant que témoin, je vais vous conter la mésaventure cévenolle d’un groupe d’amis anglais.

Leur scène trônait sur une île au milieu d’un petit lac. Décor idyllique, cadre fantastique, sono puissante, éclairages soutenus et un public abondant tout autour, il ne manquait plus que l’éternel feu d’artifice. Mais où était-il installé celui là ? .

L’artificier, avec une intelligence qui n’appartient qu’à lui, avait placé tous les départs de fusées dans les bosquets autour de la scène et à 22 h précises, en plein spectacle, BOUM ! dans un premier temps, nos musiciens ne bronchèrent pas, flegme britannique oblige ! mais quand l’artillerie lourde entra dans la danse, ce n’était plus la même chanson ; si ça faisait « oh »  d’un côté, ça faisait « aïe »  de l’autre, car les belles bleues, les belles rouges, jaunes et autres venaient mourir sur nos artistes pris au piège. Comme un seul homme, le groupe se réfugia sous la scène et en souvenir du blitz, ils attendirent le nez dans la poussière que le bombardement cesse. Les munitions épuisées, l’autorité du comté rejoignit l’île en barque, puis avec un  protocole déplorable sans la moindre tasse de thé pour appâter nos sinistrés, il les invita à admirer la lune en pleine sécurité dans des termes sûrement moins spirituels. Le chanteur fut le premier à sortir, il frotta son pantalon de cuir, dépoussiéra les clous de son blouson et je me plais à imaginer qu’il prononça « si c’est comme cela que les Français veulent rivaliser avec l’humour britannique et bien ils ont encore du chemin à faire ».